Comme dans toutes les journées stressantes de notre existence, je suis beaucoup trop en avance sur l’horaire. J’imagine que c’est la même chose pour tout le monde. On ne veut tellement pas être en retard qu’on multiplie le temps d’exécution, de chaque tâche, par 2 ou 3… Comme si soudainement, appliquer du déodorant prenait 8 minutes, se brosser les dents 20, et attacher ses souliers une bonne demi-heure… Tout ça pour me ramasser à la gare Centrale de Montréal avec une heure et demi d’avance et une rose blanche dans les mains…
Chemise bleu-marin déboutonné au cou sur fond de chandail rouge, pantalon et "trench coat" noir, mohawk, mais surtout, SURTOUT, ma superbe moustache en plein "movember" !
Avec ma rose que je tiens à bout de bras, comme si l’avoir près de moi allais la tuer sur le champs, je détonne assurément du reste des voyageurs. Les femmes me regardent et sourient en voyant la rose, se disant sûrement: "Ohhhhh ! Comme c’est ro-man-TI- QUE !" Pendant que les hommes voudraient bien me lancer un rictus dérisoire mais semblent se méfier de mon look "trench coat et mohawk", sinon de ma moustache qui elle, scelle définitivement mon image de "tueur à gage" un peu débile…
Je tourne et retourne en rond. M’asseois, me relève. L’attente est interminable. Jouer de la batterie m’emmène déjà à tapper des pieds fréquemment, là, c’est du véritable "double bass-drum" de Slayer que je joue…
L’embarquement arrive enfin et je me retrouve assis entre quelques "cravates" et "ordinateurs portables".
L’hôtesse m’annonce mes responsabilités en tant que "gardien" de la porte de secours et le train se met en marche, pour trois longues heures de trajet.
En quittant la gare centrale, le décor est magnifique. Traversant le fleuve St-Laurent, Montréal et le pont Jacques-Cartier s’offrent à moi, à contre-jour. Le soleil étant presque couché, la luminosité fugace épouse seulement les pourtours des grattes-ciel et des objets. Exclusivement en teintes de gris, de bleu, de noir et de blanc, la paysage est à couper le souffle.
En cet instant, je m’arrête et fais le vide de tous les événements qui ont marqués ma vie. Je redécouvre ma ville sous un autre angle, sous un nouvel éclairage appaisant. J’entame un nouveau voyage plein d’espoir et d’enthousiasme, deux choses qui m’ont cruellement manquées depuis beaucoup trop d’années.
La tête appuyée sur la fenêtre, je prends le temps de respirer profondément, évacuant un peu le stress que de rencontrer la femme de ma vie m’emmène.
Une dernière pensée à un quelquonque Dieu, s’il existe, le remerciant de m’avoir donné la force de rester en vie.
Le voyage est interminable. Comme j’ai eu de a difficulté à fermer l’oeil la nuit précédente, le sommeil me rattrape, bien calé dans mon fauteuil. La peur de m’endormir et de rater la gare me sort aussitôt de mes rêves.
"Gare de Ste-Foy dans 5 minutes !"
Voilà, ça y est. Le grand moment arrive.
Plusieurs passagers se lèvent et enfilent leur manteau. En effectuant la même opération, je me rends rapidement compte que mes jambes vacillent et que ce n’est pas dû à leur longue inactivité. Pendant que j’essaie tant bien que mal de sortir de mon siège sans tomber sur mes voisins, ma vessie y va d’un retentissant appel. Mon esprit est divisé: me retenir ou affronter la lignée de passagers devant moi, attendant l’immobilisation du train pour descendre. Ma tête regarde au fond du train, vers les toilettes, puis vers l’avant. Non, je ne peux rater l’événement le plus marquant de ma vie pour aller uriner… Je ne me sent aucune affinité avec Stephen Harper.
Le train s’est arrêté en gare.
Je sautille légèrement dans l’allée, me balançant d’une jambe à l’autre, m’appuyant sur les dossiers des pour m’assurer de ne pas tomber. L’excitation et l’angoisse m’habitent. Mon cerveau s’emballe et ne cesse de créer des scénarios catastrophes, que je tente de chasser toutes les 15 secondes.
C’est à mon tour de descendre et mon rythme cardiaque s’accélère encore. Je m’agrippe solidement à la poignée, ne voulant pas offrir un vol plané en pleine figure comme premier contact à ma bien-aimée.
Mon regard se porte sur la droite, vers le fin du quai, vide et obscure. Puis vers la gauche où s’attrouppent tous les autres voyageurs et derrière eux, une toute petit gare.
Je m’approche nerveusement de l’immeuble et de ses grandes fenêtres.
J’y jette un coup d’oeil et l’apperçoit aussitôt. Coup de chance, elle ne regarde pas dans ma direction, ce qui me permet d’établir le premier contact visuel l’espace de quelques milli-secondes.
Elle est magnifique. Mes yeux partent du bas et remontent lentement ses jambes massives et fortes mais tout autant effilées. Bottes noires en cuir jusqu’aux genoux, "leggings" noir, jupette carrottées noire et rouge, manteau lui-aussi carotté noir et blanc et évidemment, magnifique crinière rouge à la queue de cheval et au toupet au-carré.
Mes yeux retournent brièvement sur ces fesses et sa jupette, mon imagination partant subitement dans une envolée…
Tout est en place, tout est bien proportionné, tout est parfait.
Elle se retourne exactement à l’instant où j’entre dans la gare et son sourire s’illumine, me regardant de ses magnifiques yeux verts, pratiquement émeraude. Nous nous rapprochons lentement pendant qu’elle lève ses bras pour me prendre par la taille.
-Bonjour ! Lui dis-je, de mon plus beau sourire.
-Bonjour ! Me répondit-elle, d’un air gêné, à la limite du fou-rire et tout simplement craquant.
Un moment d’hésitation s’ensuivit, alors que je lui offrais ma rose pendant qu’elle allait m"embrasser (sur les joues ?) et qu’ensuite j’allai l’embrasser (sur les joues) pendant qu’elle se reculait pour accepter mon cadeau.
Elle me remercia, ravie, pendant qu’instinctivement, je la pris dans mes bras, question d’abaisser le niveau d’émotion qui nous habitait tous les deux.
-Je suis heureux d’enfin te rencontrer et de te prendre dans mes bras, lui ai-je susurré à l’oreille.
-Moi-aussi, me répondit-elle pendant que notre étreinte se prolongeait inteporellement, dans cette petite gare de Ste-Foy.
Je n’ai plus de souvenir de qui se passa autour de nous pendant cet instant. Nous étions seuls au monde.
Mes lèvres déposèrent alors un doux baiser sur sa joue gauche, puis un autre, puis un autre, se rapprochant inexorablement de sa bouche.
Nos lèvres eurent tôt fait de se rejoindre dans une exquise sensation de sensualité et d’érotisme.
Nous poussâmes simultanément un souffle de satisfaction et de soulagement, tandis que le stress retombait légèrement.
Nous sortîmes de la gare pendant que je me questionnais à savoir si la rencontre était aussi intense pour elle qu’elle l’était pour moi.
J’eus ma réponse pratiquement à l’instant.
-Euhh… Ce n’est pas ta voiture là ? Pendant qu’elle continuait de marcher vers le fond du stationnement, désert.
-Ah ! Oui ! Me répondit-elle gênée, rebroussant chemin, semblant flotter sur un nuage.
Après avoir déposé mes bagages dans le coffre de la voiture et qu’elle s’apprêtait à ouvrir sa portière, je lui lançai soudainement:
-Attends !
Je contournai rapidement la voiture, glissai une main dans son coup, pendant que l’autre la tenait fermement contre moi, et nous enchangeâmes un long et langoureux baiser…